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Le Culte de La Déesse-Mère
Le principe divin de la maternité * D'après notre précédente étude du culte de la Déesse dans ses nombreuses formes, phases et manifestations, la Mère procréatrice de la vie, personnification de la fécondité, se détache nettement comme figure centrale. Par elle s'exprime, en tant que valeur abstraite, le mystère de la naissance et de la génération ; tout d'abord, le mystère ne concerna que le monde humain et animal avec lequel l'homme paléolithique, dans sa lutte pour l'existence, avait surtout à faire ; puis, lorsque la cueillette et la chasse eurent fait place à l'agriculture, le mystère se transféra au domaine végétal où la Terre-Mère figurait le sein maternel qui contient la semence des récoltes à venir et d'où elles sortiront quand leur saison sera venue. Avec la connaissance de l'élevage et de la domestication des animaux, le rôle du mâle dans le processus de la génération apparut plus clairement et fut considéré comme vital lorsque furent mieux connus les faits physiologiques contant la paternité. A ce moment, on assigna à la Déesse-Mère un partenaire mâle qui était son fils ou son amant, son frère ou son époux. Toutefois, bien qu'il ait été le procréateur, il occupa vis-à-vis de la Déesse une position subordonnée, n'étant en réalité dans le culte qu'une figure secondaire.
La maternité et la famille Il se peut fort bien que cette subordination du dieu à la Déesse soit le reflet d'un ancien système social de matriarcat, le fait n'en demeure pas moins qu'au début, la Déesse eut la préséance sur le jeune dieu qui était son fils, son époux ou son amant. Bien des causes ont pu contribuer à donner a la Déesse-Mère un statut éIevé aussi bien dans la société que dans le panthéon, mais le point de départ de l'institution de la famille avec ses ramifications plus étendues qui comprennent les parentés ne peut guère avoir été autre chose que les relations de mère à enfant. Les liens entre mère et enfant ne pouvaient jamais être mis en doute, quelle que fût l'explication qu'on ait pu donner à l'origine et à la formation de ces liens, et en admettant qu'il ne soit jamais produit de spéculation sur l'aspect physique de la maternité. Le rôle du père pouvait être obscur, et on l'a même nié, mais celui de la mère n'était pas discutable ; la connaissance qu'on en avait était le simple fruit de l'observation. Il n'est donc pas surprenant qu'autour de la mère se soit formé tout un réseau de sentiments et d'émotions variés ; le soin et la protection accordés à la progéniture, le besoin qu'a celle-ci des parents ont donné naissance au respect de l'autorité et des conseils familiaux, toutes choses essentielles pour la survivance et le bien-être de la race humaine et pour le bon ordre de la vie de famille. Comme le dit Marett « la crainte, tempérée par l'admiration et la soumission, se transforme en un respect qui est l'avant-coureur de l'amour » (1).
(*) The Cult of the Mother-Goddess by E. O. James, Thames and Hudson, Londres. La femme avec sa nature complexe, ses attributions et fonctions physiques surprenantes, telles que les flux de sang périodiques, la grossesse, l'accouchement, la lactation, a toujours été une figure mystérieuse ; elle a provoqué bien des jugements, favorables ou non, souvent dictés par des sentiments quasi religieux qui la rendaient sacrée et tabou. Puisqu'elle était regardée, au début, comme la seule source de la famille, l'instinct de protection qui lie les parents aux enfants fût, à l'origine, un instinct purement maternel, la descendance demeurant toujours du côté de la mère. C'est ce qui explique jusqu'à un certain point la priorité accordée, dans les sociétés primitives, aux droits de la mère ; parfois même la femme demeurait parmi les siens et l'époux était seulement un visiteur occasionnel et étranger. La mère seule fut alors considérée comme la source de la famille, et de cette idée découla sa personnification du principe vital.
La Terre-Mère et l'agriculture Lorsque les formes extrêmes du martiarcat n'étaient pas en usage, l'époux et les fils étaient constamment occupés de la chasse, de la guerre ou du soin des troupeaux, pendant que la mère et les filles se consacraient aux tâches domestiques ; après la découverte de l'agriculture (dont sans doute l'honneur revient principalement aux femmes) les femmes faisaient souvent de petits travaux des champs aux alentours de la Maison. La fertilité du sol et la fécondité de la femme a toujours été une préoccupation saillante des communautés agraires de tous les temps. Ce fut seulement quand les semailles et les moissons devinrent plus importantes et qu'elles exigèrent un labeur plus pénible, que ces travaux furent laissés au côté masculin de la communauté. Alors la charrue acquit une signification phallique, comme étant l'instrument qui prépare la terre à être fertile. Mais, initialement, le sol n'était que le domaine de la Terre-Mère et le troubler était périlleux ; il fallait apaiser la Déesse par un sacrifice quelconque (2). Et lorsque le sol était nettoyé et préparé par les hommes, le bêchage et les semailles étaient réservés aux femmes qui, habituées qu'elles étaient à concevoir les enfants, étaient seules qualifiées pour rendre la terre féconde. (2) Sophocle, Antigone, 339 et suiv.
a) La Grèce Pour les Grecs, comme nous l'avons vu, c'était Gê ou Gaia, la Déesse-Terre qui, au début des temps, donna naissance à Ouranos, le Ciel, et ils devinrent ensuite le premier couple, engendrant une innombrable famille de dieux ainsi que les Titans, les Cyclopes et les géants mythiques et, par un processus de descendance indirecte, tous les dieux et tous les hommes en général. Ainsi, longtemps avant qu'en son sanctuaire de Dodone, Zeus ait été associé à la Déesse-Terre, celle-ci était la créatrice de tout ce qui peuple le ciel et la terre, et les autres déesses, Artémis, Aphrodite, Sémélé, Déméter, etc., dérivaient d'elle ou lui étaient associées. C'est elle qui faisait sortir les fruits du sol et on les lui offrait en remerciement de ses bienfaits. En ce qui concernait la terre cultivée, elle était la déesse Blé, celle de la végétation autant que celle des troupeaux (3). Il semble bien que Koré, la Vierge du Blé, était, à l'origine, plus particulièrement la protectrice du grain qui est mis en silos souterrains après la moisson. Elle aussi, comme sa mère Déméter, possédait les caractéristiques d'une Déesse-Terre qui se combinaient chez elle avec les attributs et les aspects chthoniens qui étaient assez reconnaissables dans beaucoup de ses manifestations. (3) Pausanias, X, XII, 10 ; I, XXXI, 4. Selon les conceptions religieuses primitives, la terre représentait avant tout le réceptacle inépuisable de toutes les forces vitales créatrices des diverses manifestations de la vie et de la maternité, ainsi que des phénomènes cosmiques ; et cette Terre mère était totalement indépendante de toute intervention et de tout intermédiaire mâle. Comme il en était primitivement pour la procréation des enfants, de même attribuait-on l'origine de toutes choses au principe femelle dispensateur de toute fécondité, à l'exclusion de tout procréateur qui aurait exercé des fonctions paternelles. Ce fut seulement quand les vérités physiologiques furent mieux comprises et appréciées des communautés agraires que la Terre-Mère fut associée à un partenaire mâle et qu'on lui prêta une maternité chthonienne, en tant que Grande Déesse des rites saisonniers. Alors la place de Gê fut prise par Déméter et le premier couple personnifiant le Ciel et la Terre devint le Ciel-Père et la Terre-Mère, Ouranos et Gaia, qui eurent des contre-parties ailleurs en Egéide, dans le bassin oriental méditerranéen, en Asie occidentale, en Inde et partout où le culte existait. Mais l'inspiration de la représentation sacrée, dont le point culminant était le hiéros gamos, demeurait la Terre-Mère, personnification primitive du principe de la naissance et de la maternité. L'Hymne homérique à Déméter semble présenter une Terre personnifiée distincte de Déméter et qui lui est même opposée, puisque Koré, nous dit-on, a été incitée par la Déesse à errer dans les prairies éleusiniennes à la recherche de Narcisse et est ainsi devenue la victime de Pluton (4). Déméter et Koré, qui étaient les déesses des fruits de la terre, furent, à l'origine, des déesses du blé et, bien que les deux dernières syllabes signifient « mère » le préfixe (...) n'est pas, comme on a pu le supposer, une variante dialectale du mot « terre » (5). « Blé » ou « orge » serait plus en accord avec les fonctions de Déméter et de Koré ; cette dernière paraît avoir été une version rajeunie de Déméter, avant qu'elle ne devînt sa fille, et qu'elle ne prît les attributions du pouvoir générateur contenu dans le blé ; elle fut sans doute en premier lieu l'épouse de Pluton, le dieu qui dispense la richesse à la terre. (4) Hymne Homérique à Déméter, 8 et suiv.
Néanmoins l'association très intime de la Déesse Blé et de la Terre-Mère persista et, comme le dit Euripide en faisant allusion à Déméter « Elle est la Terre.... appelez-la comme vous voulez (6) ! » Comme Patronne de l'agriculture, elle veillait sur la végétation. Ainsi, après l'enlèvement de Proserpine elle ne permit plus que le sol porte des fruits ; plus tard, lorsque sa fille lui fut rendue, elle retira sa malédiction et envoya même à travers le monde le jeune prince Triptolème qui devait apprendre aux hommes à cultiver la terre et à célébrer les rites que la Déesse avait institués à Eleusis. Mais en réalité, ces rites étaient plus anciens que la déesse elle-même, étant d'origine pré-hellénique et selon toute probabilité, comme nous l'avons vu (7), engendrés par l'habitude de mettre le grain dans des silos souterrains avant la sécheresse de l'été. Si cette origine des rites éleusiniens est vraie, les rapports de la Vierge du Blé et de la Déesse-Mère du Blé ne doivent pas être cherchés bien loin, non plus que la réinterprétation ultérieure du culte sous forme de mythe chthonien dans lequel la fécondité de la terre se transforme en représentation rituelle saisonnière, les nouvelles pousses végétales devenant un symbole d'immortalité. (6) Bacchantes, 274. Avant tout, la terre était vénérée pour sa fécondité illimitée, et en Grèce Eleusis prétendait être le centre d'où avaient émané les connaissances agricoles (8). Par conséquent, si Déméter n'était pas elle-même une Terre-Mère, elle participait à la même tradition, comme Cérès, sa contre-partie romaine, dont le culte était assimilé à celui de la Tellus Mater, la Déesse-Terre primitive, qui était également vaguement conçue en Grèce comme Gaia, ayant été, à l'origine, le sol personnifié général, en somme la Mère, sans autre définition. Sous l'influence des travaux agricoles, les diverses expressions de la fécondité prirent un sens plus précis, s'incarnant dans des divinités particulières telles que Koré, Déméter et Cérès, les déesses du Blé, jusqu'à ce que, enfin, la Terre-Mère, virtuellement oubliée comme Grande Déesse de la végétation et de la moisson, prenne en plus des caractères de syncrétisme. (8) Callimaque, Hymnus in Cererum, 20-22 ; Métam., 5, 645. ... La Mère des dieux, de quelque nom particulier qu'on l'appelle, et quelle que soit la façon dont elle exerçait ses fonctions, était la plus ancienne, la plus vénérée et la plus mystérieuse des divinités, exaltée par les poètes (43), suppliée par les foules en faveur de leurs besoins quotidiens et plus particulièrement priée pour de belles moissons (44).
La Mère des Dieux
La Montagne-Mère Dans les temples grecs, l'omphalos, ou nombril du monde, était un symbole à la fois de la terre et de la naissance ; l'omphalos prenait la forme d'une éminence qui représentait la montagne sacrée qui émergea du chaos (c'est-à-dire la montagne ou la dune primitive) (45). Étant regardé comme le point où se rencontrent le ciel et la terre au centre du monde, c'était là que se trouvaient, selon la croyance, les demeures des dieux (Héliopolis, l'Olympe, le Sinaï, Merou, Himinghjarb, Genizim). Il n'est donc pas étonnant que les premières représentations de la Mère minoenne aient été des empreintes de sceaux la montrant debout sur une montagne, vêtue d'une robe plissée, tenant un sceptre ou une lance et flanquée de lions qui la gardent ; à côté se trouve un pilier sanctuaire avec des cornes de consécration (46). Elle est cette fois représentée seule, elle est la Déesse-Terre dans toute sa force et sa puissance majestueuse, un adorateur masculin est en extase à ses pieds ou bien un jeune dieu mâle est en train de descendre du ciel ; évidemment il doit lui être totalement subordonné et sans doute vient-il pour rendre féconde la Terre-Mère. Ces gravures minoennes sur pierres précieuses ne nous fournissent pas de renseignements concernant la prééminence du dieu mâle en tant que Ciel-Père suprême, si bien qu'en Crète, contrairement à ce qui se passait en Thessalie, c'était la Déesse Montagne plutôt que le dieu olympien qui était personnifiée en des attitudes qui ne laissent place à aucun doute touchant sa suprématie tandis que la présence d'un arbre sacré dans ces sanctuaires élevés, ainsi que celle de piliers, de Cornes de consécration et de haches bipennes, nous laissent deviner la nature de son culte. (43) Sophocle, Antigone, 339 ; Eschyle, Les Suppliantes, 890 et buîv. Sans doute s'agit-il là de la Grande Déesse des montagnes, la Terre-Mère, la Maîtresse des animaux, la Patronne de la fertilité, du monde souterrain, la déesse de la guerre et des mers, qui fut d'abord vénérée en Crète, puis sur le continent grec dans le culte minoen-mycénien. Nilsson soutient que ces différentes personnifications représentent une pluralité de divinités indépendantes, chacune ayant ses fonctions particulières. Il semble plus probable que c'est Evans qui dit vrai, lorsqu'il affirme que « nous sommes en présence d'un culte qui tend au monothéisme et qui donne la première place à une divinité féminine » (47). (47) The Earlier Religion of Greece, 1931, p. 41. C'est, comme le dit Evans, approximativement la même forme de religion que celle qui fut si répandue en Anatolie et dans les régions syriennes. Et ce culte prévalait en Asie occidentale de Carchemish à Ephèse, de Kadesh à la Mer Noire et à la Méditerranée. C'était à l'origine un culte de la nature inspiré en premier lieu par la productivité de la terre qui, étant la Mère Universelle, est capable de se reproduire elle-même et qui fut, dans la suite, associée à un jeune dieu mâle, son satellite. Des plaines fertiles de Mésopotamie, cette religion passa en Asie Mineure grâce à l'influence des Hittites ; alors la Déesse apparut en Phrygie comme Cybèle, à Éphèse comme Artémis, à Comana en tant que Ma, en Syrie elle fut Anat et Ashérat, à Arinna la déesse-Soleil, en pays hourrite Hébat et Shaushka, et elle fut généralement unie à un jeune compagnon appelé Attis, ou Adonis, ou Baal, ou Theshoub, Dont la virilité lui était nécessaire pour compléter sa maternité. Avant que la Mère des dieux et son partenaire, fils ou époux, sous leurs aspects divers et avec leur symbolisme varié, céleste, chthonien, sexuel, agraire, se soient différenciés par des fonctions spéciales ou par une fusion avec des divinités local qui leur conférait un syncrétisme certain, il semblerait que tout au début des temps, ils aient symbolisé la fécondité obtenue grâce à la pluie, comme en Mésopotamie, qu'ils aient eu le statut d'une Déesse Nature et d'un dieu de l'atmosphère universels. Tant que les divinités furent imaginées comme ressemblant à des êtres humains ayant les mêmes rapports entre eux, aucune d'entre elles, mâle ou femelle, n'incarna un seul principe au pouvoir unifiant et à la puissance absolue. Tout d'abord il semblerait que, pour les raisons que nous avons données, l'aspect féminin de la divinité ait eu la suprématie, puisque même dans la civilisation urbaine de la Grèce, c'était des déesses qui présidaient aux destinées des cités et qui étaient surtout vénérées et honorées par tous ceux qui avaient la chance d'être sous leur patronage. Cependant la divinité très complexe qu'on appelait Zeus, réunissait dans sa personne des caractéristiques prises à bien des sources différentes : indo-européennes, helléniques, Crétoises, chypriotes et asiatiques. Or, quand ce dieu parvint à être le maître de l'Olympe, il occupa une position exceptionnelle. Après avoir été un dieu du ciel et de l'atmosphère, et un dieu des montagnes, il devint « le père des dieux et des hommes » et plus tard, à la fin du VIe siècle avant J.-C, quand se forma la conception d'un dieu unique, le plus grand parmi les dieux et les hommes, ne ressemblant aux mortels, ni par la pensée ni par la forme (48), Zeus, peu à peu, acquit le statut d'un Être initial et unique, d'une Force vitale d'où émanait toute existence et en qui toutes choses étaient destinées à retourner. Au cours de sa longue carrière agitée, depuis ses origines indo-européennes de dieu de la pluie, des nuages, du tonnerre et des montagnes, puis souverain despote de l'Olympe jusqu'aux temps célèbres et héroïques de Mycènes et à la formidable puissance que lui conféra le classicisme d'Eschyle, jusqu'à son identification hellénistique avec la Raison suprême qui anime et imprègne l'Univers, ce n'est qu'en Crète qu'il fut subordonné à la Déesse. Dans cette île, en tant que fils de Rhéa, la Terre-Mère, qui le dissimula dans une caverne pour lui éviter d'être avalé par son père Kronos, il eut une personnalité plus primitive que celle du dieu indo-européen et il représenta la conception minoenne du dieu annuel. Dans la tradition olympienne, trônant sur sa montagne sainte, il usurpa la position occupée ailleurs par la Montagne Mère et la signification qu'elle avait dans le culte de la Déesse ; en définitive Zeus devint la base de la création entière, la source et le rénovateur de la vie qu'ont imaginé les poètes panthéistes. (48) Xénophane,Fragment 19 (Diehl).
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