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Le Culte de La Déesse-Mère
La Crète minoenne * En ce qui concerne le bassin oriental méditerranéen, ce fut toutefois en Crète minoenne que le culte de la Déesse trouva son expression la plus complète. En effet, dans les niveaux néolithiques les plus anciens de Knossos, tous les principaux types de figurines d'argile du sud-est européen du bassin égéen, de l'Anatolie et de l'Asie occidentale sont représentés ; cependant la majorité des figurines Crétoises appartient au type accroupi ou assis (101). Invariablement la tête a été cassée ou bien n'est qu'un rudiment de tête, cela jusqu'à la période suivante où, dans la Crète centrale, on tenta de reproduire les traits du visage. Dans un spécimen sub-néolithique en marbre, les caractères stéatopyges sont indiqués par des contours élargis qui font penser aux jambes raccourcies du type accroupi, et où l'on retrouve des affinités avec les types d'Asie occidentale, principalement avec ceux du nord de la Syrie et du nord de l'Iraq. Étant donné que les toutes premières influences néolithiques venues d'Asie mineure se firent sentir en Crète vers l'an 4000 av. J.-C. on ne peut pas douter raisonnablement que ce fut de ces régions que les emblèmes de la Déesse furent importés en même temps que la hache bipenne et la colombe ; ces deux derniers attributs apparurent, comme nous l'avons vu, dans le sillage de la Déesse, dans la culture d'Arpachiyah et ailleurs encore au Chalcolithique dans le Moyen Orient Ancien, un millier d'années avant que le culte se fut affirmé dans le bassin oriental de la Méditerranée. Toutefois, lorsque ce culte y eut pénétré, la Crète devint virtuellement son berceau occidental, et l'île fut même représentée plus tard comme étant le lieu d'origine des mystères phrygiens de Cybèle (ou Rhéa) (102). En Crète, la Déesse minoenne était représentée en glaise et en porcelaine sous l'aspect de la Terre-Mère, de la Montagne-Mère, de la Maîtresse des Arbres ou des Bêtes sauvages, tantôt avec les bras levés ou tendus, souvent serrant des serpents ou enserrée par eux, vêtue d'une jupe gaufrée et portant une haute couronne. Parfois aussi elle était accomapagnée d'une prêtresse qui était sa réplique, et avec elle apparaissaient la bipenne, les cornes de consécration et les vêtements votifs (103). Sur certains sceaux, elle est figurée assise sous son arbre sacré, recevant en offrande les prémices des récoltes dues à sa bienveillance, ou bien, dans des représentations minoennes plus tardives (vers 1500 avant J.-C.), elle est la déesse de la chasse qui porte un javelot et qui est accompagnée de lions, ou bien encore elle a pour substitut un pilier ou une montagne entre deux lions rampants (104). Mais ces représentations minoennes appartiennent à un stade de développement du culte où la Déesse-Mère avait enfin émergé en tant que personnification nettement définie du principe femelle, personnification non encore traduite par les « idoles » néolithiques, ni par les « Vénus » paléolithiques. Toutes font partie de la même tradition, nous en jugeons par leurs affinités technologiques communes ; leur distribution, leur même rôle magico-religieux. De plus, comme l'a souligné Evans, il ne saurait guère être question d'une simple coïncidence, quand tous les divers centres de distribution des statuettes, de l'Egéide à l'Elam, devinrent dans la suite « les lieux d'un culte consacré sous des noms et des attributs divers, à toute une série de Grandes Déesses, qui, souvent, incarnent les deux principes de la maternité et de la virginité ». Bien plus, Evans maintient qu' « en Crète même, il est impossible de dissocier ces images primitives de celles qui apparaissent dans les sanctuaires de la Grande Déesse minoenne» (105).
(*) The Cult of the Mother-Goddess by E. O. James, Thames and Hudson, Londres. Il se peut qu'à l'origine, les images aient été les symboles des attributs et des fonctions de la femme, sans qu'il y ait eu là aucune personnification très définie d'une toute-puissante Déesse de la fécondité, ni même des représentations bien déterminées de diverses déesses indépendantes, dispensatrices de fertilité. Néanmoins, c'est dans de telles figurines que nous pouvons voir les antécédents du culte de la Déesse, et c'est là l'expression d'une préoccupation humaine concernant le mystère antique de la naissance et de la génération des êtres, de la fertilité et du renouveau périodique de la terre. Avec le développement de la pensée et des concepts, avec le perfectionnement de l'habileté technique, les attributs spéciaux et les fonctions associés à la Déesse-Mère prirent un caractère divin, se différencièrent et acquirent une personnification qui se transféra à un ou plusieurs êtres en qui s'incarnaient les principaux processus de la génération dans leurs nombreuses formes et phases, avec leurs divers symboles et emblèmes. La représentation a nécessairement été fonction, jusqu'à un certain point, de la forme matérielle choisie ou imposée (bas-reliefs, cylindres-sceaux, offrandes votives en terre cuite, figurines d'argile, décor de céramiques ou de sarcophages) aussi bien que des intentions qui présidaient à ces créations.
La Grande Déesse Minoenne ... Selon les apparences, c'était La Grande Déeese la source de toute végétation : elle était la Terre-Mère, la Maîtresse des animaux et de la mer, et telle Artémis, elle chassait, armée d'un arc et de flèches. Ne soyons pas surpris si Evans, Marinatos et bien d'autres savants (44) l'ont considérée comme une divinité universelle qui est la Déesse de la nature. Ce serait d'elle et de son jeune satellite, au rôle toujours pareil, contre-partie Crétoise d'Adonis, de Kinyras ou d'Attis, que serait sorti le panthéon hellénique, avec ses nombreuses divinités bien différenciées qui furent dans la suite réunies, selon la théologie olympienne, sous l'autorité de Zeus, " Père des dieux et des hommes ». Nilsson, d'autre part, plaide en faveur d'une pluralité de divinités, pluralité qui se serait constituée dès les origines (45) ; dans ce cas la Mère minoenne, dans ses diverses incarnations, aurait été, grâce à un syncrétisme puissant, l'équivalent d'Artémis, de Rhéa, d'Athéna, d'Aphrodite et des autres déesses grecques, dont chacune était une entité distincte et indépendante. S'il est vrai que les Minoens ont adoré un certain nombre de dieux et d'esprits secondaires comme tant d'autres peuples antiques arrivés à peu près au même stade de culture, il est difficile de concevoir comment des représentations identiques de la Grande Déesse auraient pu se répandre en nombre tel dans une région aussi vaste que celle allant de la Syrie à la Crète et au delà ; il nous faut bien admettre comme explication une base fondamentale qui serait la personnification du principe féminin. Quoi qu'il en soit, en ce qui concerne la Crète, les divers aspects de la Déesse ne peuvent guère être différenciés pour constituer des entités séparées. Le syncrétisme et la fusion ont été si complets qu'on ne peut guère les concevoir qu'en y voyant les diverses formes prises par une seule et unique personnalité divine qui est la Grande Déesse minoenne entourée de ses satellites. (44) Ibid., vol. II, p. 277 ; Marinatos, Ephemeris Archaiologika, 1937, p. 290 ; Persson, op. cit., p. 123 ; Farnell, Essays to Sir Arthur Evans, Oxford, 1927, p. 11 ; Wace, Mycenae, Princeton, 1949, p. 115. Les déesses du Panthéon grec, Rhéa ... En Grèce cependant, la divinité minoenne se transforma en une pluralité de déesses aux appellations et aux personnalités distinctes comme Rhéa, Britomartis, Dictynna et Aphaia pour la Crète pré-hellénique. Rhéa, l'équivalent crétois de la déesse anatolienne Cybèle, et souvent peu différenciée de Gê ou Gaia, la Terre-Mère, eut une personnalité majestueuse et quelque peu imprécise, étant représentée avec ou sans partenaire masculin. La Crète fut son lieu de naissance traditionnel et le plus ancien centre de son culte, et ce fut dans l'île, à la période pré-homérique, sans doute après que la vague dionisiaque eut balayé le pays, que la naissance et l'enfance de Zeus furent associées aux grottes Crétoises et que Rhéa y joua le rôle de mère du dieu. Puis le Dieu du Ciel de la tradition homérique fut représenté comme le fils de la déesse Crétoise qui vint cacher le nouveau-né dans la caverne d'une montagne appelée Aigaion, où, dit-on, il fut allaité par une chèvre ; selon une curieuse légende, des flammes sortaient de cette caverne à l'époque « où coula le sang de la naissance de Zeus » ; comme le dit Nilsson, cette tradition signifie sans doute que « l'enfant est le dieu annuel, l'esprit de la fertilité, la vie nouvelle apportée par le printemps » (46.) Ce Zeus crétois était un personnage beaucoup plus primitif que le Dieu du Ciel indo-européen. Il incarnait les processus de la fertilité du sol bien plutôt qu'il ne les renouvelait en envoyant des cieux la pluie fécondante. Rien de surprenant, par conséquent, à ce qu'il fut représenté comme le fils de Rhéa dans la version Crétoise de sa naissance et de son enfonce ; rien d'étonnant à ce qu'une telle tradition ait engendré une légende et un culte se rattachant à la végétation. Selon une fable étiologique mentionnée par Euripide dans les « Bacchantes » (vers 119 à 125), répétée par des écrivains postérieurs, et à laquelle font allusion des inscriptions relevées sur des monnaies et des monuments de la période hellénistique, les Kourètes crétois entrechoquaient leurs boucliers et leurs lances en dansant frénétiquement pour assourdir les cris de l'enfant Zeus et lui permettre d'échapper à la vengeance de son père le dieu Kronos ; or, cette fable, et Strabon l'a reconnu (47), relevait simplement du culte orgiaque voué à la Déesse-Mère asiatique et mettait en cause des rites destinés à assurer la fertilité, rites qui se rattachaient à l'enfance de Zeus. C'est maintenant un fait qu'on a pu établir d'après une inscription contenant un hymne au Zeus du mont Dicté qui fut trouvée dans les ruines du temple de Palaicastro, sur la côte occidentale de la Crète (48). Bien que cette inscription ait été composée à l'époque hellénistique, elle semble se référer à une renaissance du culte de la fertilité, culte pratiqué antérieurement à l'abandon du temple au IIe millénaire avant j.-C, époque où survint la chute de la suprématie minoenne.
(46) Minoan-Mycenaean Religion, p. 543 et suiv. ; cf. HÉSIODE, Théogonie, 453 et suiv. ; Antoninus Libéralis, ch. 19. Il n'est guère surprenant qu'un dieu du ciel et de l'atmosphère ait été assimilé aux troupeaux. Semblable confusion s'est souvent produite dans le Proche-Orient, du Croissant Fertile et de l'Anatolie à la région indo-iranienne, et quand le mythe et le rituel olympiens furent introduits en Grèce et fusionnèrent avec le culte de la Déesse en honneur dans le bassin égéen, Zeus continua d'exercer ses fonctions habituelles sans grand changement, en collaboration avec les divinités du culte chthonien indigène. De plus, sous l'influence de Dionysos, avant que Zeus soit parvenu à la situation prépondérante qui est la sienne dans la littérature d'Homère et d'Hésiode (où fut faite la fusion entre les cultes olympien et chthonien, qui donna cette suprématie à Zeus. Alors que dans la religion minoenne-mycénienne, le dieu était subordonné à la Déesse-Mère), avant celà donc, Zeus entreprit de vaincre les Titans, groupe de dieux plus anciens d'où Zeus lui-même descendait par son père Kronos et sa mère Rhéa. Ici se place peut-être la réminiscence d'un fait historique : la religion olympienne du ciel supplanta jusqu'à un certain point le culte de la Déesse chthonienne du sol, mais seulement en s'assimilant beaucoup de ses traits essentiels, et de la même façon, la race humaine s'était annexé autrefois, disait la tradition, un peu de la nature des Titans qui s'était combinée avec la nature divine héritée de Zagreus-Dionysos. Ce double caractère de Zeus est rappelé dans son aspect et ses attributs célestes, et est rattaché à ses fonctions en relation avec la fertilité de la terre et de la végétation ; cette fusion est survenue lorsque les envahisseurs durent vivre des produits du sol après leur installation dans les plaines de Thessalie. Les diverses unions de Zeus avec la Terre et les déesses du Blé (Héra, Dioné, Déméter, Sémélé et Perséphone ou Koré) nous donnent à penser qu'à la base de ces traditions se trouvait la conception très répandue d'un mariage entre le Ciel et la Terre, mariage dans lequel Zeus jouait le rôle du Ciel-Père. Lorsque les légendes locales furent coordonnées dans la littérature épique, l'une des épouses de Zeus fut élevée au rang d'épouse officielle, tandis que les autres déesses étaient considérées comme les maîtresses du dieu ; c'était d'ailleurs là une façon d'agir qui s'accordait avec les coutumes des États grecs où la monogamie était établie, mais où le concubinage était toléré comme une irrégularité officielle (49). C'est ainsi qu'on attribua à Zeus toute une nombreuse descendance illégitime, divine lorsque la mère était une déesse, et en partie humaine lorsque Zeus avait séduit une mortelle. Mais à la base de cette adaptation mythologique de pratiques normales se trouvait le mariage sacré du Ciel et de la Terre, interprété en termes de fertilisation du sol par la pluie vivifiante (50).
(49) Cf. Homère, Iliade, VIII, 281 et suiv. ; Odyssée, XIV, 199 et suiv.
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