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Le Culte de La Déesse-Mère
La Montagne-Mère (2) * La Mère des dieux, d'autre part, demeura soumise à un syncrétisme extrême personnifiant le principe féminin dam ses nombreuses manifestations, avec tous ses symboles et attributs, absorbant d'abord une divinité, puis une autre, tantôt ici, tantôt là, partout où son culte se trouvait propagé. Si elle n'était pas elle-même la Terre, elle était si intimement associée aux déesses-Terre qu'il était virtuellement impossible de l'en distinguer ; c'est le cas, par exemple, de Gaia en Grèce, ou de Prithivi dans l'Inde, ou de Ninil en Mésopotamie, jusqu'à ce que, plus tard, quand elle eut près d'elle le Jeune dieu mâle, elle soit devenue la Magna Mater anatolienne, ou Cybèle. En Asie mineure comme en Egéide, elle porta des noms divers et exerça ses fonctions variées en tant que divinité prééminente. Mais, si elle possédait la suprématie elle ne fut jamais une divinité du monothéisme, que ce fut comme Montagne-mère, comme Maîtresse des Animaux ou comme Grande Mère phrygienne. Elle eut toujours tendance à fusionner avec un fils ou un époux ou avec d'autres déesses dont la personnalité ne disparaissait jamais totalement. Par exemple, bien que Rhéa ait été une figure assez nébuleuse, quand, au Ve siècle avant J.-C, elle fut identifiée avec Cybèle (49) et que ce culte orgiaque phrygien lui fut transféré avec son accompagnement de tambourins, de cymbales et de flûtes (50), les théogonies grecques lui conservèrent quand même son identité (51). En tant que mère du Zeus crétois, qu'elle eut de Kronos, et qui peut fort bien avoir été une ancienne divinité pré-hellénique, peut-être comme le suggère Nilsson, un dieu des moissons, Rhéa appartient à la même tradition que Cybèle et ses contre-parties. Par conséquent, ces deux divinités étaient l'expression d'un même concept universel, celui d'une Déesse représentant la source suprême de la vie et de la fécondité, incarnation du principe féminin, mais ne représentant pas toutefois un Être divin unique pouvant satisfaire l'idéal monothéiste. Comme la Théotokos de la tradition chrétienne, cependant, bien qu'elle ait donné naissance à un fils illustre destiné à devenir un Créateur qui s'était créé lui-même et principe de base de l'univers, Rhéa ne participa jamais à la gloire sans pareille de Zeus ; Marie, de même, ne fut jamais officiellement traitée comme l'égale de son divin Fils qu'elle avait conçu, comme on nous l'enseigne, par l'opération du Saint Esprit.
(*) The Cult of the Mother-Goddess by E. O. James, Thames and Hudson, Londres.
La Mère des Mystères Néanmoins, dans l'estime populaire, la Mère des dieux et la Vierge Mère chrétienne, furent vénérées à un tel point comme personnification de la maternité sous tous ses aspects, que ce fut à elles, plutôt qu'à une Divinité transcendante et plus lointaine, qu'alla la dévotion des masses. Ainsi, en Asie occidentale et dans l'Inde, dans le bassin oriental de la Méditerranée, en Crète et dans l'Egéide et dans le monde gréco-romain, le culte de la Déesse fut très suivi, soit sous sa forme mystique, soit comme religion à mystères. Le but principal des rites était de resserrer l'union entre la Grande Mère sous l'un ou l'autre de ses aspects, et ses fidèles ; des danses extatiques, une musique sauvage et le symbolisme sexuel d'un mariage sacré devaient, espérait-on, aider à créer un état d'abandon et de communion qui permettrait aux sectateurs de se perdre dans la source de toute vie. Que ces idées aient ou non procédé d'un désir inconscient de retour au sein maternel, sein réel d'une mère humaine ou sein de la terre, il semblerait qu'il y eut là l'expression d'une aspiration vers une unité cosmique inhérente au principe de la maternité, et de ce fait, aspiration à renouveler la vie en allant à sa source même. Aussi, la principale occasion d'accomplir les rites était le printemps, saison où la nature se réveille après son long sommeil hivernal. L'humanité, à cette époque, désirait participer à la renaissance universelle par le moyen de rites orgiaques et de cérémonies à mystères assurant la régénération. Bien que les coutumes anciennes des fêtes de Mai aient depuis longtemps perdu leur signification première, Pâques est demeuré la reine des Fêtes religieuses par son renouvellement du thème de la vie renaissant par la mort, et c'est également l'époque où se célèbrent le plus de mariages, ce qui met en relief le lien existant entre le mariage, la maternité et le renouveau de la végétation. De même, la rentrée des moissons au début de l'automne était prétexte à tant de débauches qu'aux premiers temps du Christianisme, les fêtes de la moisson furent complètement condamnées par l'Église, et au Concile d'Auxerre, en 590 de l'ère chrétienne, elles furent prohibées ; les pratiques licencieuses n'en continuèrent pas moins jusque dans le Moyen Age ; elles subsistent encore aujourd'hui par endroits dans le centre et le sud de l'Europe.
la Madone Ce fut cette tendance du culte de la Déesse, si bien ancrée et si fondamentale par ses attaches avec la fécondité et la sexualité, qui fut, en grande partie, cause des réticences de l'Église primitive lorsqu'il s'agit d'incorporer au Christianisme certaines vues païennes ; et cette attitude s'affirma surtout avec le développement du culte de la Vierge. D'après notre étude précédente, la dévotion à Marie était inséparable de celle du Christ. Les premières fêtes qui, au IVe siècle, furent consacrées à la Vierge, celle de l'Annonciation et de la Présentation, étaient surtout des fêtes du Christ. Ce fut seulement au siècle suivant que la Nativité et l'Assomption furent célébrées en Orient, et elles ne furent observées en Occident qu'au VIIe siècle, où, à Rome, on commença à consacrer des églises à la Vierge Marie : Sainte Marie Majeure, Sainte Marie du Transtévère, Sainte Marie l'Antique ; ce fut cette pratique qui engendra le culte marial et, une fois établi, il s'amplifia rapidement, stimulé par les controverses christologiques dans lesquelles la Mère du Christ devenait la figure centrale en tant que Théotokos, jusqu'à ce que, enfin, au Moyen Age, elle ait été représentée comme la gloire suprême du Corps mystique du Christ qu'est l'Église, et comme la médiatrice ou corédemptrice qui participe à la Rédemption. Mais ce culte marial se développa sans références au culte de la Déesse et uniquement dans le cadre de spéculations théologiques qui concernaient la nature et la fonction de la Mater Ecclesia. Cette remarque s'applique à la doctrine de l'Immaculée Conception ; en effet, la préservation totale de la souillure du péché qui est le privilège de la Vierge Mère est le corollaire de la sainteté essentielle de l'Église. Et à ce propos, il est assez significatif que la proclamation définitive du dogme de l'Immaculée Conception en Occident en 1854, ait été suivie en 1870 de celle de l'Infaillibilité du pape. A la base de ces prises de position de l'Église se trouve l'idée de la perfection inhérente à la personne du Christ plutôt que le souvenir estompé des mérites de la Mère des dieux ; pourtant, l'ancien culte a pu, dans une certaine mesure, préparer la voie à la position actuellement assignée à Marie dans la théologie et la dévotion catholiques, d'abord en Orient puis en Occident. Mais ce fut sa maternité divine, inséparable de la doctrine de l'Incarnation, qui lui conféra un statut unique dans la Chrétienté ; Marie fut aussi assimilée à bien des symboles ou signes sacrés judaïques (comme le Buisson ardent, la toison de Gédéon, le Temple, le Tabernacle de la Sagesse, l'Arche d'Alliance, le Sinaï et l'Arc en ciel), ou encore à des figures connues de l'Ancien Testament (Eve, Anne, Sara, Debora, Esther, Judith), mais elle ne fut pas associée aux divinités du culte gréco-oriental, en dépit du fait que le symbolisme et les figures bibliques étaient beaucoup moins applicables au culte marial que ne l'étaient les caractéristiques païennes des mystères de la Déesse. Dans la tradition hébraïque dont l'esprit était profondément patriarcal, le principe féminin d'origine divine était relativement peu important, si l'on considère la place qu'il occupait dans les cultures environnantes. Quand parfois le principe féminin était mis en relief, c'était par suite d'une influence étrangère ou bien il s'agissait d'une survivance indigène d'un rituel agraire. En conséquence, tout au moins dans les cercles prophétiques et mono-yahvistes cet élément féminin n'était pas considéré avec faveur et, autant que faire se pouvait, on l'ignorait, malgré l'existence officielle de la prostitution sacrée et le culte populaire dont la Reine du Ciel était l'objet ; Marie, chaste jeune fille juive, pouvait difficilement être associée à aucune de ces déesses de la fertilité pas plus qu'à leur culte. C'est pourquoi ses antécédents se bornaient à Eve et aux héroïnes déjà mentionnées, au texte d'Isaïe concernant le signe de l'Emmanuel (Is. VII, 10-14) et à d'autres circonstances mentionnées par les prophètes et annonciateurs de l'Incarnation ; évidemment la Vierge était complètement en dehors du culte israélite primitif aux affinités asiatiques et si préoccupé des questions sexuelles.
En Anatolie d'autre part, la culture se basait principalement sur l'importance suprême de la maternité qui se reflétait dans sa structure sociale où régnait le matriarcat, ainsi que dans le culte initial de la Déesse, tel qu'il était avant l'introduction par les Phrygiens du dieu-Père, qui, après la fusion des civilisations, devint l'époux de la Déesse-Mère. En Israël, le culte de la Déesse ne fut incorporé que non officiellement et d'une façon syncrétique à celui de Yahvé qui seul était regardé comme le dieu légitime du pays. En Asie Mineure, le culte de la Mère des dieux était si solidement enraciné qu'en se diffusant en direction de l'Occident, il prit une influence dominante en Egéide et dans le monde gréco-oriental, s'étant frayé un chemin à travers l'Anatolie jusque dans la Troade, la Crète et la Grèce, puis dans les Balkans. A Troie, Frankfort a appelé l'attention sur des vases à visage qui sont en réalité des images d'une Déesse-Mère aux yeux de chouette remontant au milieu du IIIe millénaire avant J.-C. ; on a retrouvé également une stèle en calcaire montrant une grossière figure féminine sculptée en bas-relief ; la stèle s'élève immédiatement en dehors de la porte de la ville (52). Ces symboles du culte d'Ishtar, qui se rencontrent si fréquemment à travers la Syrie, l'Anatolie, l'Egypte, la Troade et les Cyclades, étaient indiscutablement d'origine mésopotamienne, comme on l'a prouvé, sans qu'on puisse raisonnablement émettre de doute à ce sujet, et ils ont pour ancêtres les idoles aux nombreux yeux de Brak et les vases peints à visages d'Hassuna qui datent du IVe millénaire avant J.-C. et plus loin encore, les figurines féminines du Paléolithique et les gravures stylisées des grottes ornées de Pech-Merle et de Combarelles.
Origine, fonction et persistance du culte Nous ne savons pas en réalité si les plus anciennes représentations de la Déesse-Mère ont été faites pour nous montrer une Déesse Mère ou si elles n'étaient qu'une indication concernant la vénération de la maternité en tant que principe divin. Étant donné que les statuettes féminines du genre amulettes sont très abondantes dans les sites de l'Asie occidentale appartenant à la culture de La Gravette, on suppose que c'est la plaine loessique de la Russie méridionale qui constitua le centre original le plus probable de diffusion de ce culte qui s'étendit alors au bassin danubien, à la France méridionale et au nord-ouest de l'Europe. C'est donc en partant de ce berceau eurasien que le culte de la Déesse-Mère se répandit au Chalco-lithique et à l'Âge du Bronze, à la fois vers l'est et vers l'ouest. A l'Age du Bronze le culte de la Déesse prédominait partout, de l'Inde à la Grande-Bretagne. Dans la florissante civilisation néolithique d'Arpachiyah près de Ninive, le culte s'était fermement installé au Ier millénaire avant J.-C. ; les figurines féminines accroupies sont apparentées directement à celles de Lespugne, de Wisternitz et de Willendorf et sont accompagnées de têtes de taureaux (53) qui rappellent le bucrane. Mais au Néolithique le dieu mâle personnifiant la virilité et la paternité ne semble pas avoir été mis en évidence, la Déesse-Mère conservant encore son statut de Terre fertile dans le sein de laquelle toute vie prenait naissance. La combinaison de l'agriculture avec l'élevage qui permettait un bon approvisionnement alimentaire semble avoir joué un rôle dans la connaissance de plus en plus approfondie d'un dualisme procréateur. Ce fut alors que le jeune dieu incarné tantôt dans une forme humaine, tantôt dans un taureau, devint le fils ou l'époux de la Déesse dans le rite saisonnier. Néanmoins, si la Terre-Mère conservait son importance et sa signification première, si elle régnait toujours en souveraine comme Montagne-Mère, de l'Asie occidentale à la Crète minoenne, ce fut le dieu et la déesse ensemble, avec les fonctions inhérentes à leur dualisme, qui furent généralement l'objet du culte tel qu'il se diffusa, à partir de son aire de caractérisation et à travers la Cappadoce en direction du bassin oriental méditerranéen, puis à travers le plateau iranien et le Bélouchistan jusque dans l'Inde. A l'arrière-plan, cependant, se profilait le personnage cosmique du Ciel-Père, l'Être suprême qui gouvernait le temps et particulièrement la pluie et qui se manifestait aux hommes dans le tonnerre et les éclairs, et déployait sa puissance dans les ouragans et les orages. A mesure qu'il prit plus d'importance, surtout dans les communautés patriarcales, comme la personnification de la transcendance, il fut destiné à devenir en Grèce « le père des dieux et des hommes » en tant que chef du panthéon olympien. En Egypte, Atoum-Râ le Créateur qui se créa lui-même, apparut pour la première fois, seul dans les eaux cosmiques de Noun, et se mît à gouverner les éléments qu'il avait créés avant que le ciel et la terre n'aient été séparés, avant qu'aucun des autres dieux ne soit sorti du néant. Selon la tradition hébraïque, Yahvé étant absolu dans sa transcendance et son autonomie, ni la terre, ni le soleil, ni le ciel n'étaient des éléments divins. Lorsque le monothéisme hébraïque eut été bien établi, il domina tous les phénomènes de la nature à l'exclusion de tout partenaire légitime, mâle ou femelle. Il était un dieu du ciel et un dieu de l'orage, il est vrai, mais contrairement aux autres Êtres suprêmes, il était le souverain absolu, le Créateur omnipotent de l'univers entier et de ses phénomènes, de telle sorte qu'il ne fut même jamais considéré comme l'époux de la Grande Déesse, même si, de temps en temps, dans le culte populaire, on lui associait certaines déesses. Le Christianisme ayant pris naissance au début comme une secte du Judaïsme post-exilien, la conception chrétienne d'une Trinité divine était essentiellement monothéiste, quoique dans la doctrine de l'Incarnation une importance particulière ait été donnée aussi à l'immanence divine. Bien plus, puisqu'il était proclamé que le Verbe s'était fait chair dans le sein d'une mère humaine, quand la secte juive se mua en Église catholique dont le centre fut à Rome et à Constantinople et non à Jérusalem, et que celle-ci fut destinée à devenir le ciment qui consoliderait un empire prêt à se désagréger, l'ancien culte de la Déesse et du Jeune dieu fut rétabli sous une nouvelle forme. Dans le contexte tracé par une divinité unique et transcendante, créateur et base de toute existence, le Seigneur incarné était représenté à la fois comme le Fils de Dieu et le Fils de Marie, la Madone, tandis que l'Église en tant que Son Épouse et Corps mystique était la Mater Ecclesia. Dans ce cadre théologique spiritualisé et majestueux, l'éternelle et universelle préoccupation concernant la vie et sa continuité, rattachée au renouveau saisonnier de la nature et au mystérieux processus de la naissance et de la génération, prit une signification nouvelle qui donna au thème et aux rites antiques, dépouillés de leurs premiers liens avec la fertilité, une place et une fonction permanentes dans le Christianisme. Une telle persistance d'une tradition qui survivait et se renouvelait au cours des siècles, étant continuellement l'objet de transformations innombrables, de fusions, d'adjonctions et d'abstractions et qui cependant conservait intacts d'une façon permanente sa structure et son contenu, une telle persistance, disons-nous, ne peut s'expliquer qu'en supposant qu'elle est l'expression d'un élément vital de l'expérience religieuse et de l'effort tenté par l'homme pour se lancer dans le pèlerinage de la vie avec espoir et confiance, malgré des conditions pénibles, précaires et souvent adverses. Le symbolisme de cette tradition constitue le plus ancien témoignage qui nous soit accessible dans les documents archéologiques, concernant un concept de la divinité qui comportait des traits encore mal définis et qui remontait aux temps paléolithiques, avant que la Terre-Mère ou Grande Déesse ait acquis une personnalité marquée par le syncrétisme. Avec l'agriculture et le perfectionnement de l'élevage, avec le développement d'une vie pastorale et tous les aspects qu'elle comportait, le culte et ses rites s'adaptèrent aux conditions de la civilisation nouvelle ; en même temps, l'esprit religieux acquérait des perceptions et un mysticisme de plus en plus profonds ; le symbolisme du culte se revêtit alors de qualités, d'attributs et de modes de représentation correspondants. Les manifestations religieuses ont pu être souvent très diverses, mais qu'il s'agisse d'un domaine matériel ou spirituel, depuis le commencement des temps jusqu'à maintenant, il ne s'est produit aucune solution de continuité entre les attitudes les plus nouvelles comme les moins modernes, les plus terre à terre comme les plus élevées qu'engendrait la préoccupation fondamentale concernant la vie. Étant donné l'évolution perpétuelle des données de l'expérience et de la connaissance humaine, de nombreux modes de pensée et de perception, de science empirique ou d'intuition philosophique et théologique étaient constamment en train de se former, rendant possibles de nouvelles façons de saisir la réalité des choses. Les facteurs en jeu dans ce processus furent nombreux et variés : culturels, techniques, économiques, sociaux, intellectuels, moraux et spirituels ; mais tous ont permis à de nouvelles perspectives de s'ouvrir, perspectives dans lesquelles, généralement, la Déesse-Mère, dans ses nombreux avatars, formes, phases, et adjonctions, occupa une position dominante ; en effet, la Déesse et son culte satisfaisaient à certaines aspirations vitales qui furent celles de l'humanité de tous les temps.
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