Hermétisme
et 錬金丹術 Renkintanjutsu 八

École d'alchimie intérieure Wu Liu

Le Weisheng shenglixue mingzhi (annexe, alchimie féminine)

« La Femme et la Sexualité dans le Taoïsme (chapitre deux)
Dans l'antiquité, la vie sexuelle était considérée en Chine comme nécessaire non seulement pour l'individu lui-même, mais aussi pour la bonne marche de l'univers. L'empereur, intermédiaire entre le ciel er la terre, avait une vie vie sexuelle codifiée, en harmonie avec l'évolution des souffles yin et yang de l'univers ; « Des dames de la cour, appelées nu-she, étaient spécialisées dans la régulation et la supervision des rapports sexuels du roi et de ses femmes. Elles veillaient à ce que le roi les reçût aux bons jours du calendrier et selon la périodicité établie par les Rites pour chacun des rangs » (cf. Van Gulik, La vie sexuelle en Chine, p. 42-43).

Le taoïsme mettait aussi l'accent sur l'importance des relations sexuelles correspondant à l'union des souffles en soi et hors de soi, de manière à maintenir l'ordre et à activer constamment l'harmonie dans le système des corrélations entre l'univers et le pays intérieur qu'est le corps. Le Livre de la Grande Paix (Taiping jing), écrit de la fin des Han sur lequel s'appuya pour son enseignement la voie de la Grande Paix (Taiping dao), mouvement messianique contemporain de la voie des Maîtres Célestes de Zhang Daoling, expose ainsi l'importance de ces échanges entre le yin et le yang :

« Que l'homme parfait s'avance. Aujourd'hui règne le souffle de l'harmonie suprème. Le roi gouverne bien, et la grande paix est installée. Pensez-vous qu'il faille recouvrer la perfection de ce qui a été corrompu ? Et comment faut-il s'y prendre ?
L'homme parfait répondit : la perfection consiste à avoir peu de désirs et de passions et à ne pas agir faussement.
- Vos paroles sont bien celles d'un homme parfait. Depuis le haut Moyen Âge, l'homme a perdu cette perfection, les maîtres sont devenus jaloux et enseignent au peuple à agir faussement.
- Qu'est-ce à dire ?
- L'homme parfait ne crée plus, la femme parfaite ne transforme plus, il n'y a plus d'échange entre le yin et le yang, et la race s'interrompt. Rien n'est plus nuisible à l'empire que deux personnes qui ont séparé le ciel et la terre, établi par cupidité des noms vides et faux, interrompu la postérité, en ayant laissé perdre le fruit et son noyau. Sans vos parents, comment auriez-vous pu exister ? Le ciel et la terre abhorrent l'interruption du fil de l'existence. Ce genre de comportement crée une séparation entre le ciel et la terre, la pluie ne tombe plus du ciel, la terre n'engendre plus par transformation. Comment se peut-il ? La pluie ne tombe pas du ciel, car la perfection n'a pas répandu ses bienfaits. La terre n'engendre pas les dix mille êtres, car la perfection n'a pas produit de transformation ; ainsi surviennent les calamités dans l'univers… Si le yin et le yang sont séparés et interrompus, c'est fondamentalement parce que l'homme et la femme ne s'unissent pas. L'homme et la femme sont le fondement du yin et le yang, comment peut-on obtenir des résultats favorables si l'on agit sans se préoccuper de la base ? » (Taiping jing hexio, Pékin, éd. de Wang Ming, 1979, 25.38).

Dans la voie des Maîtres Célestes, les relations sexuelles jouaient aussi un rôle prédominant. Tous les membres de cette communauté étaient initiés et soumis à une vie religieuse comportant un code moral très strict et des pratiques psychophysiologiques, dont des pratiques sexuelles. Dans cette organisation, la femme jouait un rôle social très important dans la société des femmes, et elle était un partenaire indispensable pour ces rites de la sexualité appelés « rites de passage » (guodu) ou « union des souffles » (heqi). Il s'agissait de cérémonies très complexes pendant lesquelles les énergies mâles (appelées souffles jaunes) et les énergies femelles (souffles rouges) s'unissaient en une harmonie totale, en accord avec les forces cosmiques et dans la pureté de la nature des enfants parfaits » (cf. K. Schipper, « Le monachisme taoïste », 1984, p.203). Ces rites constituaient les prémices aux techniques de l'art de l'alcôve, qui jouaient depuis l'Antiquité un rôle primordial parmi les techniques de longue vie de la Chine. Ils se pratiquaient dans l'oratoire, en présence des maîtres et d'un instructeur. Les deux adeptes commençaient par former l'aire sacrée, puis établissaient l'harmonie entre leurs souffles et les souffles cosmiques par des visualisations telles que celle-ci :

« Que chacun visualise le souffle de son champ de cinabre (au-dessous de l'ombilic) grand comme un miroir de six pouces, sortant du corps par l'espace intersourciliaire. Sa lumière s'accroît progressivement pour illuminer le dessus de la tête et baigner de lumière le corps entier, de sorte que l'adepte discerne très clairement les cinq viscères, les six entrailles, les neuf palais, les douze demeures, les quatre membres, les articulations, les canaux, les pores, les souffles défensifs et nourriciers (la médecine chinoise distingue deux sortes principales de souffle (qi) dans le corps : le souffle nourricer, qui circule dans les méridiens et vaisseaux, et le souffle défensif circulant dans tous les vides du corps, formant une couche protectrice et assurant l'immunité du corps), l'intérieur et l'extérieur du corps » (T. 1924 (fasc. 1009) Shangqing huangshu guodu yi, 2a. Selon ce même texte, « lorsqu'un disciple a reçu le Dao dans le diocèse de son maître, il ne peut dépasser l'âge de vingt ans sans effectuer les rites de passage. Lorsqu'un adepte reçoit le Dao après l'âge de vingt ans, il doit effectuer les rites de passage »).

Ensuite, les adeptes informaient leurs maîtres et diverses divinités qu'ils allaient effectuer l'union des souffles. Outre la ritualisation des mouvements effectués dans des directions précises et selon des nombres définis, en correspondance avec les réseaux des étoiles, les points essentiels de l'union des souffles étaient la concentration et maintien ferme de l'essence et des esprits vitaux (T. 1924 (fasc. 1009) Shangqing huangshu guodu yi, 4a), la rétention spermatique permettant d'inverser le cours du souffle afin que celui-ci remonte le long de la colonne vertébrale jusqu'à la tête pour compléter le souffle du cerveau. Ces rites de passage avaient pour but d'effacer le nom des disciples du registre de la mort et de les inscrire au registre de longue vie.

Ces pratiques sexuelles, parfois communautaires, n'ont pas manqué d'être décriées par les adversaires du taoïsme, dont les bouddhistes, qui de la sorte nous ont livré un témoignage indirect de leur réalité : c'est le cas notamment de Chen Luan qui, avant de se convertir au bouddhisme, avait été taoïste. Il rapporte la pratique de l'union des souffles qui lui avait été enseignée, ajoutant : « Pour ceux qui s'adonnent à cette pratique, tous les maux et périls sont supprimés, on les appelle parfaits. Aujourd'hui, tous les maîtres du Dao s'exercent à de telles pratiques » (Taisho 2103, Guang hongming ji, 9. 152a). Ces critiques entraînèrent plusieurs réformes, la première d'importance étant celle de Kou Qianzhi, qui créa une nouvelle voie des Maîtres Célestes supprimant « l'union des souffles ». Cette réforme n'affecta que la Chine du Nord, et probablement dans une faible mesure, car des témoignages de la persistance de telles pratiques nous sont parvenus au fil des temps.

Quelle que soit l'importance accordée à cette union des souffles, il semblait impensable pour l'esprit chinois de la supprimer complètement. Un grand lettré passionné d'alchimie et de taoïsme comme Ge Hong (273-341), tout en considérant l'art de l'alcôve comme une technique mineure, réaffirmait l'importance de l'échange entre le yin et le yang :

« Pourquoi la vie érotique serait-elle néfaste ? Le principe de base de la longévité est un retour à la jeunesse. Lorsqu'un homme supérieur connaît les procédés (de l'alcove), il peut éliminer les maladies et prolonger sa vie sans ce nuire à soi-même. Si un homme dans la force de l'âge sait comment effectuer le retour (de la semence), comment absorber le cinabre yin pour réparer le cerveau, cueillir la liqueur de jade de la longue vallée, il ne manquera pas de vivre trois cents ans sans absorber de remèdes… » (Baopu zi, éd. de Wang Ming, chap. 13, p. 223.).

Le courant du Maoshan prit à légard de la sexualité une attitude ambiguë, s'opposant en partie seulement à celle des Maîtres Célestes. Dès le début des Révélations des parfaits (Zhengao), ouvrage fondamental de cette école, la Dame de Ziwei s'écrie :

« La voie du jaune et du rouge (les techniques sexuelles), l'art de mélanger les souffles ne constituent pas l'un des moyens inférieurs prônés par Zhang Daoling pour devenir un élu. Les parfaits non pas recours à de telles pratiques. Si j'ai pu voir certaines personnes interrompre leur descendance par ces procédés, je n'ai rencontré personne ayant atteint la vie éternelle par de telles actions. Des centaines de myriades de ceux qui s'y sont livrés, il n'y en a pas eu un seul pour échapper au châtiment de ses fautes. Même si une personne sur dix mille devait réussir, elle réaliserait tout au plus la faculté de ne pas mourir. Zhang Daoling fut instruit dans cet art afin de le transmettre aux mortels, mais ce n'est pas à sa pratique qu'il doit sa propre transfiguration et son ascension. Gardez-vous de ces perversions qui souillent l'existence ; vous nuitez à l'influence correcte du firmament des parfaits. Pratiquer la voie suprême alors même alors même que l'esprit ce complaît dans des désirs pervers et que le cœur se nourrit de réflexions sensuelles ne ferait que produire un exemple de plus des châtiments que peuvent infliger les trois offices (ciel, terre, eau). Tel est le sens de ces dictons populaires : « se précipiter dans les flammes en tenant un joyau précieux » ou « enterrer un chien dans une bière en or ». Par contemplation sexuelles (seguan), j'entends la voie du jaune et du rouge, et par la voie suprême, j'entends les écrits cachés (yinshu) » (T. 1016 (fasc. 637-640) Zhengao, 2, 1a-b).

Dans les écrits du Maoshan, la femme est le plus souvent appelée « femme parfaite » (nüzhen), parallèlement au terme de « parfait » (zhenren) utilisé pour l'homme. Mais le terme zhen qui signifie parfait, intègre, authentique, est parfois remplacé par son homophone zhen désignant la vertu, la chasteté, et l'on observe de temps à autre un glissement entre les deux acceptations ; c'est ainsi que les deux graphies peuvent être employées pour nüzhen : la graphie zhen désignant la perfection , et celle désignant la chasteté. Un écrit taoïste utilisant la première graphie (parfait) donne de nüzhen la définition suivante :

« le yang au sein du yin est nommé (femme), connaître la joie sans licence est nommé zhen (perfection) » (T. 1133 (fasc. 766) Shangfang lingbao wuji zhidao kaihua Zhenjing, 1.20b).

Le même texte énumère ensuite les qualités qu'une « femme chaste (nüzhen) » doit cultiver, à savoir la rectitude morale, la piété filiale, l'observance du célibat après un veuvage, autant de qualités que l'on attend de la femme chinoise dans la société traditionnelle, et qui sont exposées dans les manuels d'éducation féminine, comme les Préceptes féminins (Nüjie) écrits sous les Han par une femme, Bao Zhao, et traitant des sept thèmes suivants : souplesse de la femme, rapports mari et femme, vénération et vigilance, activités féminines, concentration, obéissance, rapport oncles et sœurs (Sous les Ming, l'empereur Shenzong ordonna à Wang Xing de commenter cet ouvrage ; il fut réuni aux Entretiens pour les femmes (Nü lunyu) écrit par Song Ruoxing et sa sœur Song Ruozhao sous les Tang, à l'Éducation féminine (Nüxun) de l'impératrice Xu, femme de l'empereur Chengzu des Ming, et aux Annales des modèles féminins (Nüfan jielu) de madame Liu, mère de Wang Xiang. On donna à cet ensemble le titre de Quatre livres pour femmes (Nü sishu), par analogie aux Quatre livres (Sishu), qui depuis le philosophe Zhu Xi constituaient la base des études confucéennes pour les hommes).

Les techniques sexuelles ne semble donc pas avoir été rejetées entièrement par cette école (cf. le Zhengao, 10.24a, citant les formules orales de l'épouse de Cheng Wei ; Tao Hongjing ajoute en commentaire à ces formules orales que, selon le Ge Hong neipian, cette dame était experte dans l'art de l'alcôve), qui les relégua plutôt au rang de techniques mineures ne permettant pas la plus haute réalisation, témoin cet autre passage des Révélations des parfaits :

« L'on n'obtiendra jamais le Dao si l'on absorbe les drogues végétales sans connaître l'art de l'acôve et les procédés de conduite et d'induction du souffle. Il vaut mieux émouvoir par une suprême concentration les êtres surnaturels (ling) qui viennent nécessairement lorsqu'on les visualise, de sorte que l'absorption de drogues devient inutile. L'on ne peut posséder l'immortalité si l'on connaît seulement l'art de l'alcôve, de la conduite et de la circulation du souffle, sans avoir acquis les procédés de l'élixir divin (shendan). Mais si l'on a obtenu l'élixir divin par la fonte des métaux, il n'est nul besoin d'autres techniques pour devenir immortel. Que l'on obtienne le Livre véritable de la grande grotte (Dadong zhenjing) et la voie de l'élixir d'or devient inutile, car sa lecture dix mille fois renouvelée suffit pour devenir immortel. Pour ce qui est de l'art de l'alcôve et de la circulation du souffle, on les trouvera décrits dans des livres spécifiques, il est inutile de les exposer ici_» (T. 1016 (fasc. 637-640) Zhengao, 5, 1b). Renkintanjutsu




Le Vijnana Bhairava, traduit par Lilian Silburn




Le courant du Maoshan n'adoptait donc pas une position catégorique et prêchait l'abstinence uniquement pour ceux qui en étaient capables, car « l'adepte qui veut voir les filles de jade (immortelles divines) doit s'abstenir de tout rapport sexuel ; celui qui n'en est pas capable pourra seulement mander les filles pures » (T. 1138 (fasc. 768-779) Wushang biyao, 25, 1b-3a). Les Révélations des parfaits disent encore qu'un « maître du Dao n'arrivant pas à voir les êtres célestes est une personne qui cultive les souffles jaunes et rouges sans la modération qui convient » (T. 1016 Zhengao, 9, 9a).

Si l'abstinence sexuelle était donc souhaitée, le thème même de la sexualité était conservé tout en étant transposé dans le domaine de l'imaginaire et du divin. Yang Xi, principal interlocuteur des parfaits et des esprits surnaturels dans les Révélations des parfaits, se vit octroyer une épouse céleste, la Concubine An aux Neuf Fleurs, qui se conduisait comme une véritable épouse lors de cette union entre le monde des hommes et des dieux :

« Lorsqu'un parfait est en présence d'une lumière compagne, ce qu'il doit priser, c'est l'union avec cette lumière, l'amour entre les deux lumières. Bien qu'ils soient appelés époux et épouse, ils ne pratiquent pas les actes maritaux (littéralement les traces). C'est simplement une façon de faire comprendre ce qui peut être révélé. Mais si le parfait garde en lui l'idée du jaune et du rouge, il ne pourra voir se manifester les esprits surnaturels (ling), ni les avoir pour compagne » (T. 1016 Zhengao, 2, 2a).

Cette démarche s'accompagnait d'un phénomène d'intériorisation de la sexualité, qui se traduisait notamment par la description et la visualisation par l'adepte lui-même de divinité masculine et féminine à l'intérieur de son corps, comme l'union du père du Dao situé dans le cerveau et de la mère du Dao située dans les reins, pu encore la conjonction des souffles yin et yang.

La continence sexuelle était donc conçue comme une condition de l'apaisement de l'esprit qui n'était plus troublé par le désir, mais aussi comme une condition pour voir les esprits surnaturels ling de nature féminine : « Si l'on est parfait, les esprits surnaturels descendent ; si l'on est concentré, les esprits vitaux (shen) vous servent » (T. 1016 Zhengao, 2, 1b), dit la Dame de Ziwei. D'autres traditions ont reconnu le rôle de la chasteté dans la médiumnité et l'apparition de visions, que ce soient les visions des mystiques chrétiens hommes et femmes ou celles de l'adolescent à l'âge de la puberté.

Ces conceptions rappellent celles de la tradition chamanique de la Chine ancienne, dans laquelle la possession du chaman ou de la chamanesse était considéré comme une véritable relation amoureuse. Il est probable que les adeptes féminins du Maoshan entretenaient des relations amoureuses du même type avec des époux divins, bien qu'aucun témoignage ne nous soit parvenu. Plusieurs auteurs ont déjà noté la parenté entre certains aspects du chamanisme et de la tradition du Mont Mao, région dans laquelle le chamanisme fut très vivant et le resta. Ce phénomène n'est certainement pas étranger à l'importance de la femme dans le courant du Maoshan.

La sexualité reste donc au cœur du taoïsme, que ce soit sous la forme de la promiscuité et d'orgies collectives, sous celle de liens maritaux codifiés, ou du célibat et de l'union imaginaire d'un être humain avec une divinité. Si l'on reprend la formulation actuelle des taoïstes, on peut dire que l'union peut être une union des corps, c'est la façon commune de concevoir le coït, une union des souffles impliquant la,rétention spermatique, une union des idéations (yi) impliquant un coït visualisé externe ou interne au corps, attitude préconisée par l'école du Maoshan.

Si la femme apparaît dans le taoïsme comme partenaire sexuelle réelle ou imaginée, elle est aussi dans ce domaine la détentrice des secrets et l'initiatrice, comme le furent, selon la tradition, la Fille Simple (Sunü), la Fille Bigarrée (Caïnü) et la Fille Mystérieuse (Xuannü) pour l'Empereur Jaune. Les Biographies des immortels (Liexian zhuan), recueil du deuxième siècle, relatent le cas de Dame Gouyi, Originaire du pays de Qi, cette femme tomba malade et resta couché six ans, se nourissant peu et gardant son poing droit fermé. Sous l'empereur Wu des Han, un devin chargé de l'observation des émanations annonça qu'au nord-est se trouvait une personne extraordinaire. L'empereur Wu s'y rendit et ouvrit lui-même le poing de Dame Gouyi, qui contenait un crochet de jade. Elle reçut dès lors les faveurs de l'empereur (Cf. Liexian zhuan, trad. Max Kalternmark, p. 139). Or, selon l'Histoire de l'empereur Wu des Han (Hanwu gushi), cette femme était initiée aux techniques sexuelles exposées dans le Livre de la Fille Simple (Sunü jing).

L'importance de la sexualité dans le taoïsme avait pour corollaire la fréquentation des courtisanes par les taoïstes et l'ambiguité du statut de certaines femmes taoïstes. Les lupanars étaient souvent fréquentés par les taoïstes, car la condition sociale de la femme n'était d'aucune importance pour ces pratiques : le patron de ces « dames fleurs », comme on surnommait les prostituées, est d'ailleurs un célèbre taoïste alchimiste, Lü Dongbin.

Comme la sexualité, loin d'être rejetée, faisait partie des procédés de longue vie, les phalanstères taoïstes ont pu se présenter comme des structures d'acceuil de femmes de basse condition ou de courtisanes. L'exemple le plus célèbre est celui de Yu Xuanji, courtisane, poêtesse et taoïste du IXe siècle. Elle naquit vers 844 à Chang'an dans une famille pauvre de la capitale. Elle entra d'abord au palais comme concubine en l'ère Xiantong (860-874), puis devint taoïste au Phalanstère Xianyi (Xianyi guan), le plus grand temple de femmes taoïstes de la capitale _ - _ (Ce phalanstère est celui de la princesse Xianyi, vingt-deuxième fille de l'empereur Xuanzong. Mariée à Yang Hui, puis à Cui Song, deux personnages influents de la cour, elle devint taoïste en 762. Ce phalanstère, palais splendide qui inspira plusieurs peintres tels que Wu Daoxuan, Jie Qing, Yang Tingguang, Chen Hong (cf. Tang liangjing chengfang kao, 3, 10a), servit de refuge à des épouses de dignitaires de Chang'an devenues taoïstes (cf. Nanbu xinshu, éd. Congshu jicheng, partie xu, p. 46)). _ - _ Cette conversion (de Yu Xuanji au taoïsme) n'avait rien d'une vocation subite, elle permettait à cette femme devenue la maîtresse d'un jeune lettré du nom de Li Yiqiu, d'échapper aux fureurs de l'épouse légitime. Une fois entrée dans ce phalanstère, Yu Xuanji fit la connaissance d'un célèbre poète Wen Tingyun, pour qui elle écrivit elle-même des poèmes ; elle continua à mener une vie dissolue jusqu'à ce que, accusée d'avoir battu à mort une jeune servante, elle fût exécutée. Dans le recueil poétique qui nous a été conservé, un seul de ses poèmes évoque le taoïsme :

« Je rendis visite au maître raffiné Zhao, il était absent.
Dans le fourneau encore tiède restaient quelques pilules ».
(Ce recueil poétique est conservé dans le Sibu beiyao, partie ji, 10.
Ses poèmes avaient déjà été édités sous les Song, car le Songshu
cite un Yu Xuanji shiji en un juan (j. 208, p. 5388).)

Les phalanstères taoïstes ont ainsi pu se faire, notamment sous la dynastie des Tang, la fâcheuse réputation d'accueillir non seulement des femmes pauvres, veuves ou divorcées, mais aussi celles qui voulaient mener une vie dissolue sans être inquiétées ou sans être inscrites sur les registres de la prostitution. Encore au XXe siècle, certains temples avaient cette renommée, comme le rapporte un voyageur occidental à propos d'un temple de Suzhou qui aurait servi de lieu de rencontre entre prostituées et jeunes Chinois (cf. Peter Goullard, Le monastère de la montagne de jade, Paris, 1971, p. 113).

Si l'union sexuelle idéale était conçue comme un échange des souffles, l'on a très vite vue apparaître des déviations dans lesquelles l'un des partenaires pouvait exercer un vampirisme sur l'autre et se nourrir de son énergie, technique appelée à partir du X-XIe siècle « cueillir lors du combat » (caizhan). Maître Chonghe dit :

« Un homme qui s'entend à nourrir son essence yang ne doit pas permettre à la femme d'apprendre cet art. Qu'elle le sache ne lui vaudra rien de bon et le fera même tomber malade. C'est bien ce que veut dire le proverbe : il ne faut pas prêter à autrui une arme dangereuse. En effet, si l'on doit un jour s'affronter à une telle femme, on aura beau se retrousser les manches, on ne gagnera pas. De même le patriarche Peng affirme-t-il que si un homme veut tirer grand profit de l'acte sexuel, il doit l'exercer de préférence avec une femme ignorante de cet art » (Tiré du Yugang bijue, cité dans l'Ishinpo 28, 5b-6a).

Mais la femme pouvait aussi bénéficier de ces pratiques à la grande terreur de l'homme redoutant de perdre sa puissance :

« La Reine Mère de l'Ouest est l'exemple même d'une femme ayant obtenu la voie de l'immortalité en nourissant son essence yin. Chaque fois qu'elle avait commencé avec un homme, il tombait aussitôt malade, tandis qu'elle-même conservait un visage lisse et transparent, de sorte qu'elle n'avait nul besoin de fards. Elle se nourissait continuellement de lait, et jouait du luth à cinq cordes, ayant toujours l'harmonie en son cœur et le calme de ses pensées, sans autre désir. Aussi la Reine Mère de l'Ouest n'avait-elle pas de mari. mais elle aimait à s'accoupler avec de jeunes garçons. Toutefois, ce secret ne doit pas être divulgué, de peur que d'autres femmes ne se mettent en tête d'imiter ses méthodes » (Yugang bijue, cité dans l'Ishinpo 28, 7a-b).

Il était donc reconnu que la femme pouvait bénéficier de ces pratiques. Un témoignage ancien nous est fourni par la biographie d'une jeune femme marchande de vin, Nüji, rapportée dans les Biographies des immortels (IIe s.). Celle-ci reçut un jour d'un immortel un livre sur soie écrue, traité de recettes d'entretien du principe vital. Elle aménagea une maison isolée, dans laquelle elle passait la nuit avec de jeunes gens et mettait en pratique les techniques décrites dans ce traité. Elle les pratiqua durant trente ans, son teint rajeunit et elle recouvra l'aspect de ses vingt ans (Liexian zhuan, trad. M. Kaltenmark, p. 181).

Les procédés pour la femme sont décrits dès les six Dynasties par les Formules secrètes de la chambre de jade :

« Quand une femme s'accouple avec un homme, il faut qu'elle ait le cœur tranquille et les pensées calmes. Alors que l'homme n'est pas encore parvenu à la joie suprème, si cette femme se sent proche du sommet de la volupté, qu'elle se contienne quelque temps. Si elle se sent sur le point de lui répondre, qu'elle cesse tout à fait de se mouvoir de haut en bas afin de ne pas épuiser son essence yin. Car si son essence yin s'épuise à travers l'orgasme, il se crée dans son organisme un vide qui la prédisposera à la maladie… Si une femme connaît la manière de nourrir sa puissance et celle de réaliser l'harmonie des deux essences (yin et yang), elle peut se transformer en homme. Si pendant le coït elle peut empècher que les secrétions de son vagin ne soit absorbées par l'homme, elles reflueront dans l'organisme de son propre corps, et ainsi son essence yin sera nourrie par le yang de l'homme. En agissant ainsi, elle évitera toute maladie, son visage sera paisible et sa peau sera lisse. Elle prolongera la durée de sa vie, ne vieillira pas, et demeurera toujours comme une jeune fille. Une femme qui a appris ce secret se nourrira de ses copulations avec les hommes, de sorte qu'elle n'aura pas besoin de la nourriture ordinaire et qu'elle sera capable de demeurer cinq jours sans manger, sans pour autant connaître la faim (Yugang bijue dans l'Ishinpo 28, 7b). »

Si des déviations, rapportées par une littérature non taoïste, ont cependant existé au sein du taoïsme et ont été pratiquées par certains adeptes de cette école, elles ont toujours été considérées comme hétérodoxes (T. 249 (fasc. 118-119) Zhonghe ji de Li Daochun (mort en 1306) critique (2. 12b-13a) les techniques de « cueillette lors du combat » (caizhan)Le Taisho 2116 Zhiyuan bianwei lu, 2.761a-b, mentionne que certains taoïstes s'emparent de l'essence et cueillent les esprits vitaux pendant leur relation avec une femme). » (Catherine Despeux, Immortelles de la Chine ancienne p. 27-40) ..




                 
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